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Matthieu 5,5-7 1748
Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils seront rassasiés Heureux les miséricordieux, car il, obtiennent miséricorde. (Mat 5 : 5-7)
Lorsque « l'hiver est passé », lorsque « le temps des chansons est venu et que la voix de la tourterelle a déjà été ouïe dans la contrée » ; lorsque Celui qui console les affligés est revenu, « afin qu'il demeure éternellement avec eux », lorsqu'à la splendeur de sa présence, les nuages se dispersent — les nuages ténébreux du doute et de l'incertitude — les tempêtes de la crainte se dissipent, les flots du chagrin s'apaisent, et l'esprit de ceux qui gémissaient se réjouit de nouveau en Dieu, leur Sauveur ; c'est alors surtout que cette parole est accomplie, et que ceux qu'il a consolés peuvent rendre témoignage à la vérité de cette déclaration : « Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre ».
Mais qui sont « les débonnaires ? » Ce ne sont pas ceux qui ne s'affligent de rien, parce qu'ils ne connaissent rien, ou qui ne sont point émus par les maux qui surviennent, parce qu'ils ne discernent pas le mal du bien ; ce ne sont pas ceux qui sont abrités contre les chocs de la vie par une insensibilité stupide, et qui possèdent, soit naturellement, soit artificiellement, la vertu du bois et de la pierre, et ne s'émeuvent de rien parce qu'ils ne sentent rien. Les philosophes abrutis n'ont rien à faire ici. L'apathie est aussi éloignée de la débonnaireté que de l'humanité ; de sorte qu'il est difficile de concevoir que des chrétiens des siècles primitifs, surtout des Pères de l'Église, aient pu confondre ces deux qualités et prendre pour une branche du vrai christianisme, une des erreurs les plus impures du paganisme.
La débonnaireté chrétienne ne consiste pas non plus dans le manque de zèle pour Dieu, pas plus que dans l'ignorance ou l'insensibilité. Non, elle se garde de tout extrême, soit par excès, soit par défaut. Elle ne détruit pas, mais elle gouverne les affections que le Dieu de la nature n'a jamais eu l'intention d'arracher de nos cœurs par sa grâce, voulant seulement les placer sous l'empire de règles convenables. Elle maintient l'esprit dans une juste balance par rapport à la colère, au chagrin et à la crainte, tenant le juste milieu dans toutes les circonstances de la vie, sans pencher ni à droite, ni à gauche.
Il semblerait donc que la débonnaireté se rapporte proprement à nous-mêmes ; mais elle peut aussi se rapporter soit à Dieu, soit à notre prochain. Lorsque cette égalité d'âme a Dieu pour objet, on l'appelle ordinairement résignation, c'est-à-dire, acquiescement calme à la volonté de Dieu à notre égard, alors même que cette volonté peut n'être pas agréable à la nature ; soumission qui nous fait dire en toute circonstance « C'est l'Éternel ; qu'il fasse ce qui lui semblera bon ». Lorsque nous la considérons plus particulièrement dans ses rapports avec nous-mêmes, nous lui donnons le nom de patience ou de contentement d'esprit. Lorsqu'elle s'exerce enfin envers nos semblables, c'est alors douceur vis-à-vis des gens de bien, et support miséricordieux vis-à-vis des méchants.
Ceux qui sont véritablement débonnaires peuvent discerner clairement ce qui est mal, et ils peuvent aussi le supporter. Ils sont sensibles à toute chose mauvaise, mais cependant la débonnaireté a le dessus. Ils sont remplis de zèle pour l'Éternel des armées, mais leur zèle est toujours guidé par la connaissance, et modéré, dans toutes leurs pensées, leurs paroles et leurs actions, par l'amour des hommes, aussi bien que par l'amour de Dieu. Ils ne cherchent point à éteindre aucune des passions que Dieu a placées dans leur nature, mais ils s'en rendent maîtres, ils les tiennent en sujétion et ne les emploient que pour le but voulu de Dieu. Et de cette manière on peut appliquer aux desseins les plus nobles même les passions les plus rudes et les plus désagréables : même la haine, la colère et la crainte, quand elles s'exercent contre le péché, et sont réglées par la foi et l'amour, peuvent servir de rempart et de défense à l'âme, en sorte que le malin ne puisse s'en approcher pour lui nuire.
Il est évident que cette disposition divine doit non seulement habiter, mais encore s'accroître en nous de jour en jour. Aussi longtemps que nous serons sur la terre, nous ne manquerons pas d'occasions pour l'exercer et pour la faire croître par cet exercice. « Car nous avons besoin de patience, afin qu'après avoir » fait et enduré « la volonté de Dieu, nous remportions l'effet de sa promesse ». Nous avons besoin de résignation pour pouvoir dire dans toutes les circonstances de la vie : « Qu'il en soit non comme je le voudrais, mais comme tu le veux ». Nous avons besoin de douceur envers tous les hommes, mais surtout envers les méchants et les ingrats ; autrement nous serons surmontés par le mal, au lieu de surmonter le mal par le bien.
La débonnaireté ne s'étend pas seulement aux actes extérieurs, comme les Scribes et les Pharisiens l'enseignaient autrefois, et comme ne manqueront pas de faire en tout temps les misérables docteurs qui ne sont point enseignés de Dieu. Notre Seigneur nous met en garde contre cette erreur et nous montre jusqu'où s'étend la débonnaireté, lorsqu'il dit : « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; et celui qui tuera sera punissable par les juges. Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sans cause, sera puni par le jugement ; et celui qui dira à son frère Raca, sera puni par le conseil ; et celui qui lui dira fou, sera puni par la géhenne du feu (Mat 5 : 21-22) ».
Notre Seigneur place ici à l'égal du meurtre, même cette colère qui ne va pas plus loin que le cœur, qui ne se montre pas au dehors par de mauvais traitements, ni même par la vivacité des paroles : « Quiconque se met en colère contre son frère », contre tout homme vivant, puisque nous sommes tous frères ; quiconque éprouve dans son cœur quelque rancune, quelque disposition contraire à l'amour ; quiconque se met en colère sans cause, sans motif suffisant, ou plus fortement que ce motif ne l'exige, « sera puni par le jugement », il sera, dès ce moment, exposé au juste jugement de Dieu.
Mais ne serait-on pas disposé, d'après quelques manuscrits, à omettre les mots sans cause ? Ne sont-ils pas tout-à-fait superflus ? Car si la colère contre une personne est contraire à la charité, comment peut-il y avoir une cause, une raison suffisante pour s'irriter, un motif pour justifier cette disposition aux yeux de Dieu ? Quant à la colère contre le péché, elle est permise ; dans ce sens, nous pouvons nous mettre en colère et ne point pécher. Dans ce sens, il nous est rapporté que notre Seigneur lui-même s'est mis en colère : « Il les regarda tous avec indignation, étant affligé de l'endurcissement de leur cœur ». Il était affligé sur les pécheurs et irrité contre le péché. Et c'est là, sans aucun doute, une disposition qui est juste devant Dieu.
« Et celui qui, dira à son frère, Raca » — quiconque se laissera aller à la colère, au point de laisser échapper quelque expression de mépris. Les commentateurs remarquent que Raca est un mot syriaque qui signifie proprement vide, vain, sot ; de sorte que c'est l'expression la plus inoffensive dont nous puissions nous servir envers quelqu'un contre qui nous sommes en colère. Et cependant tout homme qui se servira d'une telle expression sera, comme notre Seigneur l'affirme, « puni par le conseil », ou plutôt sera jugé par le conseil : il sera exposé à une sentence plus sévère de la part du Juge de toute la terre.
« Et celui qui lui dira fou » ; — quiconque cèdera au Diable au point de se laisser aller, de propos délibéré, à des injures, à des outrages ou à des paroles offensantes, sera punissable par la géhenne du feu, sera, dès ce moment, exposé au plus terrible des châtiments. Il faut remarquer que notre Seigneur représente tous ces crimes comme sujets à une peine capitale. Le premier expose le coupable à être étranglé, punition ordinairement infligée à ceux qui étaient condamnés dans les cours inférieures ; le second l'expose à être lapidé, peine infligée généralement à ceux qui étaient condamnés par le grand conseil, à Jérusalem ; le troisième, à être brûlé vif, châtiment réservé aux criminels les plus grands, dans la « vallée des fils de Hinnom » ; d'où vient évidemment le mot géhenne.
Et comme les hommes sont naturellement portés à s'imaginer que Dieu excusera leur négligence à l'égard de quelques devoirs, en faveur de l'exactitude avec laquelle ils en remplissent d'autres, notre Seigneur prend soin tout aussitôt de couper court à cette imagination chimérique, quoique si commune. Il montre, qu'il est impossible à tout pécheur de transiger avec Dieu. Dieu n'acceptera point un devoir pour un autre et ne se contentera pas d'une demi-obéissance. Il nous fait savoir que l'accomplissement de notre devoir envers Dieu ne nous exemptera pas de notre devoir envers notre prochain ; que les œuvres de piété, comme on les appelle, bien loin de nous recommander à Dieu, si nous manquons de charité, seront au contraire une abomination à l'Éternel, à cause même de ce manque de charité.
« Si donc tu apportes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi », à cause de ta conduite désobligeante envers lui, des injures que tu lui as peut-être dites, en l'appelant Raca ou fou, ne pense pas que ton offrande puisse expier ta colère, ou être agréée par Dieu aussi longtemps que ta conscience est souillée d'un péché dont tu ne t'es pas encore repenti. « Laisse là ton offrande devant l'autel, et va-t'en premièrement te réconcilier avec ton frère » (fais, du moins, tout ce qui dépend de toi pour cela) ; « et, après cela, viens et offre ton offrande (Mat 5 : 23,24) ».
Et qu'il n'y ait aucun retard dans une affaire qui intéresse ton âme de si près. « Accorde-toi au plus tôt avec ta partie adverse », maintenant, sur-le-champ. « pendant que tu es en chemin avec elle », s'il est possible, avant de la perdre de vue, « de peur que ta partie adverse ne te livre au juge », de peur qu'elle n'en appelle à Dieu, le Juge suprême, « et que le Juge ne te livre au sergent », à Satan, l'exécuteur de la colère de Dieu ; « et que tu ne sois mis en prison », en enfer, on tu seras réservé pour le jugement du grand jour. « Je te dis en vérité que tu ne sortiras pas de là jusqu'à ce que tu aies payé le dernier quadrain (Mat 5 : 25,26) ». Mais il est impossible pour toi de jamais t'acquitter, puisque tu n'as rien pour payer. Si donc tu entres une fois dans cette prison, la fumée de ton tourment « montera aux siècles des siècles ».
Mais quant aux débonnaires, ils hériteront la terre. Telle est la folie de la sagesse mondaine ! Les sages de ce monde les avaient bien avertis mainte et mainte fois, — que s'ils supportaient sans vengeance de tels traitements, que s'ils se laissaient ainsi lâchement maltraiter sans résistance, il n'y aurait pas moyen pour eux de vivre sur cette terre, ils ne pourraient jamais se procurer les choses nécessaires à la vie, ni même conserver ce qu'ils avaient, qu'ils ne pourraient attendre ni paix, ni possession paisible, ni jouissance d'aucune chose. Ils auraient eu parfaitement raison s'il n'y avait point de Dieu dans le monde on s'il ne s'inquiétait en rien des enfants des hommes. Mais quand Dieu se lève pour exécuter ses jugements, pour délivrer tous les débonnaires de la terre », comme il se rit de toute cette sagesse païenne, comme il fait tourner la fureur de l'homme à sa gloire ! Il prend un soin particulier de fournir aux siens tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété ; en dépit de la force, de la fourberie ou de la malice des hommes, il leur assure ce qu'il a préparé pour eux, et toutes ces choses, il les leur donne abondamment pour en jouir ; que ce soit peu ou beaucoup, la jouissance leur en est douce. Comme ils possèdent leurs âmes par leur patience, de même aussi ils possèdent véritablement tout ce que Dieu leur a donné. Ils sont toujours contents, toujours satisfaits de ce qu'ils ont. Cette part, leur plaît parce qu'il a plu à Dieu de la leur assigner. En sorte que, pendant que leur cœur, leurs désirs, leur joie, sont dans le ciel, on peut dire d'eux avec vérité qu'ils héritent la terre.
Mais ces paroles semblent avoir encore une signification plus étendue, et indiquer, que les débonnaires auront une meilleure portion dans cette « nouvelle terre, où la justice habite », dans cet héritage, dont saint Jean nous a donné une description générale (et nous en connaîtrons les détails plus tard) dans le vingtième chapitre de l'Apocalypse : « Après cela, je vis descendre du ciel un ange, — et il saisit le dragon, l'ancien serpent, — et le lia pour mille ans. — Je vis aussi les âmes de ceux qui avaient été décapités pour le témoignage de Jésus et pour la Parole de Dieu, qui n'avaient point adoré la bête ni son image, et qui n'avaient point pris sa marque sur leurs fronts, ou à leurs mains, et qui devaient vivre et régner avec Christ, pendant ces mille ans. Mais le reste des morts ne ressuscitera point, jusqu'à ce que les mille ans soient accomplis. C'est là la première résurrection. Heureux et saint celui qui a part à la première résurrection. La seconde mort n'a point de pouvoir sur eux ; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils règneront avec lui mille ans (Apo 20 : 1-6) ».
Jusqu'ici, notre Seigneur s'est principalement attaché à lever les obstacles qui s'opposent à la vraie religion. Tel est l'orgueil, le premier, le plus grand de tous ces obstacles qui est déraciné par la pauvreté d'esprit ; telles sont la légèreté et l'irréflexion qui empêchent la religion de prendre racine dans l'âme, jusqu'à ce qu'elles soient détruites par une sainte affliction à cause du péché ; tels sont encore la colère, l'impatience, le mécontentement, qui sont guéris par la débonnaireté chrétienne. Et dès que ces obstacles sont écartés, dès que ces maladies de l'âme, qui excitaient continuellement en elle de faux besoins et la remplissaient d'appétits dépravés, sont guéries, alors reparaissent les appétits naturels d'un esprit né pour le ciel ; il a faim et soif de la justice, et « bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ».
La justice, comme nous l'avons déjà dit, est l'image de Dieu, l'esprit qui était en Jésus-Christ ; c'est l'union de toutes les dispositions saintes et célestes prenant leur source et se résumant dans l'amour de Dieu, comme notre Père et notre Rédempteur, et dans l'amour de tous les hommes par amour pour Dieu.
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ». Pour comprendre toute la force de cette expression, remarquons premièrement, que la faim et la soif sont les plus énergiques de nos appétits corporels. De même cette faim de l'âme, cette soif de l'image de Dieu est le plus énergique de nos désirs spirituels ; dès qu'il est une fois réveillé dans le cœur, tout autre désir est absorbé par celui d'être renouvelé à l'image de Celui qui nous a créés. — Remarquons, en second lieu, que, dès le moment que nous commençons à éprouver la faim et la soif, ces besoins ne cessent plus, mais deviennent de plus on plus pressants et importuns, jusqu'à ce que nous puissions manger et boire, ou que nous mourions. Et, de même, dès le moment que nous commençons à avoir faim et soif de l'esprit qui était en Christ, ces désirs spirituels ne cessent plus, mais nous font crier avec une importunité croissante après la nourriture qui peut les satisfaire, et il est impossible qu'ils s'apaisent avant d'être rassasiés tant qu'il y a en nous quelque reste de vie spirituelle. — Remarquons, en troisième lieu, que la faim et la soif ne peuvent se satisfaire avec rien autre que le manger et le boire. Donnez tout le monde à celui qui a faim ; donnez-lui les vêtements les plus somptueux, tout l'appareil de la grandeur, tous les trésors de la terre, entassez devant lui tout l'or et l'argent, rendez-lui tous les honneurs imaginables ; il n'y prendra pas garde, tout cela n'est rien pour lui en ce moment ; tout cela ne l'empêchera pas de dire : Ce n'est pas là ce qu'il me faut ; donnez-moi de la nourriture, ou je meurs !
Il en est exactement de même pour toute âme qui a véritablement faim et soif de la justice. Elle ne peut trouver de consolation nulle autre part ; elle ne peut se satisfaire d'aucune autre chose ; donnez-lui, en dehors de cela, tout ce que vous voudrez, richesses, honneurs, plaisirs, elle en fera peu de cas et vous dira encore : Ce n'est pas là ce qu'il me faut ; donnez-moi l'amour de Dieu ou je meurs !
Et il est aussi impossible de satisfaire une telle âme, une âme qui a soif de Dieu, du Dieu vivant, avec ce que le monde appelle religion, qu'avec ce qu'il appelle bonheur.
La religion du monde. implique trois choses : 1° ne pas faire de mal, s'abstenir de péchés extérieurs, de ceux au moins qui pourraient causer du scandale, tels que le brigandage, le vol, les jurements, l'ivrognerie. 2° faire du bien, soulager les pauvres, être charitable, comme on dit. 3° User des moyens de grâce ; au moins aller à l'église et participer à la Cène.
Celui qui réunit ces trois caractères est appelé par le monde un homme religieux. Mais y a-t-il là de quoi satisfaire celui qui a soif de Dieu ? Non, ce n'est pas là de la nourriture pour son âme. Il lui faut une religion d'une plus noble espèce, une religion plus élevée et plus profonde que celle-là. Il lui est aussi impossible de se nourrir de ce misérable et vide formalisme, que de « remplir son cœur du vent d'Orient ». Il prend soin, il est vrai, de s'abstenir même de l'apparence du mal ; il est zélé pour les bonnes œuvres ; il profite de tous les moyens de grâce que Dieu a établis ; mais tout cela n'est pas ce qu'il désire si ardemment : ce n'est là que le dehors de cette religion dont il a une soif insatiable. Connaître Dieu en Jésus-Christ ; vivre de cette « vie » qui « est cachée avec Christ en Dieu » ; être « uni au Seigneur dans un même esprit » ; avoir communion avec le Père et avec Jésus-Christ, son Fils » ; « marcher dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière » ; « se purifier soi-même, comme Lui aussi est pur », voilà la religion, la justice dont il a faim, et il ne peut goûter aucun repos jusqu'à ce qu'il le trouve ainsi en Dieu lui-même.
« Heureux ceux qui ont » ainsi « faim et soif de la ; justice, car ils seront rassasiés ». Ils seront rassasiés des choses après lesquelles ils soupirent, savoir : de justice et de vraie sainteté. Dieu les rassasiera des bénédictions de sa bonté, de la félicité des élus. Il les nourrira du pain du ciel, de la manne de son amour. Il les abreuvera de sa propre félicité comme de cette eau de laquelle celui qui boit n'aura plus jamais soif, si ce n'est d'une mesure toujours plus abondante de cette eau vive. Cette soif durera toujours. « Toute soif douloureuse, tout désir angoissant, disparaîtront devant ta présence réjouissante ; mais, quoique rassasiée, mon âme demandera encore toute une éternité pour aimer Dieu ».
Qui que tu sois donc, à qui Dieu a donné d'avoir « faim et soif de la justice », crie à l'Éternel afin que tu ne perdes jamais ce don inestimable — afin que cet appétit céleste ne s'apaise jamais. Si l'on te reprend pour te faire taire, n'y fais aucune attention, mais crie encore plus fort : « Seigneur Jésus, aie pitié de moi ! » Que je ne vive que pour être saint comme tu es saint ! Ne dépense plus ton argent pour ce qui ne nourrit point, et ton travail pour ce qui ne rassasie point ». Espères-tu donc pouvoir trouver le bonheur en fouillant la terre, en le cherchant dans les choses de ce monde ? Oh ! foule aux pieds tous ses plaisirs, méprise ses honneurs, regarde ses richesses et même tout ce qui est sous le soleil comme des ordures et du fumier, « en comparaison de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ », en comparaison du renouvellement complet de ton âme à l'image de Dieu,dans laquelle elle fut primitivement créée. Garde-toi d'assoupir cet appétit spirituel avec ce que le monde appelle religion ; avec cette religion de forme, d'étalage extérieur qui laisse le cœur aussi terrestre et aussi sensuel qu'auparavant. Que rien ne puisse te satisfaire, si ce n'est la force de la piété, la religion qui est esprit et vie. Ne sois rassasié que lorsque tu demeureras en Dieu et Dieu en toi, que lorsque tu vivras dans le monde invisible, après être entré par le sang de l'aspersion jusqu'au « dedans du voile » et t'être « assis dans les lieux célestes en Jésus-Christ ».
Et plus on est rempli de la vie de Dieu, plus on s'intéresse tendrement à ceux qui sont encore sans Dieu dans le monde, qui sont encore morts dans leurs fautes et dans leurs péchés. Et cet intérêt pour autrui ne perdra pas sa récompense : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ».
Le mot employé ici par notre Seigneur désigne surtout ceux dont le cœur est compatissant et sensible, et qui, bien loin de mépriser ceux qui n'ont pas faim et soif de Dieu, sont profondément affligés à leur sujet.
Cette partie éminente de l'amour fraternel est ici, par une figure assez ordinaire, mise pour le tout ; de sorte que les miséricordieux, dans la signification complète du mot, sont ceux qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.
A cause de la grande importance de cet amour, sans lequel, « quand même nous parlerions toutes les langues des hommes et même des anges ; quand même nous aurions le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et la science de toutes choses ; quand même nous aurions toute la foi,jusqu'à transporter les montagnes ; quand même nous distribuerions tous nos biens pour la nourriture des pauvres, et que même nous livrerions nos corps pour être brûlés, nous ne sommes rien », à cause, dis-je, de la grande importance de cet amour ; la sagesse de Dieu nous en a donné, par l'apôtre Paul, une description complète et détaillée. En l'examinant, nous verrons très clairement quels sont ces miséricordieux qui obtiendront miséricorde.
« La charité », ou l'amour (comme il serait à désirer qu'on eût traduit partout, parce que c'est un mot beaucoup plus clair et moins équivoque), l'amour dont nous devons aimer notre prochain comme Christ nous a aimés, « est patient » envers tous les hommes ; il supporte toutes les faiblesses, l'ignorance, les erreurs, les infirmités, toute la mauvaise humeur et le peu de foi des enfants de Dieu, toute la malice et la méchanceté des enfants du monde. Et il supporte tout cela, non seulement pour un peu de temps, mais jusqu'à la fin, donnant toujours à manger à son ennemi quand il a faim ; s'il a soif, lui donnant à boire, et lui amassant ainsi continuellement « des charbons de feu sur la tête ».
Et dans tout ce qu'elle fait pour atteindre un but si désirable, celui de surmonter le mal par le bien, la charité est « pleine de bonté ». Elle est tendre, douce, obligeante. Elle est aussi éloignée que possible de toute humeur chagrine, de toute rudesse et de toute aigreur, et elle remplit à la fois ceux qui souffrent de la douceur la plus aimable et de l'affection la plus vraie et la plus tendre.
Il en résulte nécessairement que « la charité n'est point envieuse ». Elle ne peut pas l'être, puisqu'elle est justement l'opposé de cette disposition funeste. Il est impossible à celui qui possède cette affection tendre pour tout le monde et qui souhaite sincèrement pour toute âme que Dieu a créée, toutes les bénédictions temporelles et spirituelles, toutes les bonnes choses de ce monde et du monde à venir, d'éprouver du chagrin de ce qu'il accorde des biens à l'un des enfants des hommes. S'il les a reçus, lui aussi, loin de s'affliger, il se réjouit de ce qu'un autre a part à la même grâce. Et si Dieu ne les lui a pas accordés, il le bénit cependant de ce que son frère au moins les possède, et de ce que ces biens augmentent son bonheur. Et plus son amour est grand, plus les bénédictions accordées à l'humanité lui procurent de plaisir, plus il est éloigné de toute sorte d'envie envers une créature quelconque.
La charité « n'est pas insolente », ou plutôt (comme le mot peut aussi se traduire), n'est pas téméraire ou précipitée dans ses jugements ; elle ne se hâtera pas de condamner quelqu'un. Elle ne prononce pas une sentence sévère d'après une vue superficielle ou rapide des choses : elle pèse d'abord toutes les preuves, surtout celles qui sont produites en faveur de l'accusé. Celui qui aime véritablement son prochain n'est pas comme la généralité des hommes qui, même dans les cas les plus difficiles, « voient un peu, conjecturent beaucoup, et alors arrivent d'un saut à la conclusion ». Non, il avance avec prudence et circonspection, prenant garde à chaque pas et se conformant volontiers à cette règle des anciens païens (si différente de celle de bien des chrétiens d'aujourd'hui) : « Je suis si éloigné de croire à la légère ce qu'un homme me dit contre un autre, que je crois à peine ce que quelqu'un me dit contre lui-même. Je lui donne toujours le temps de réfléchir et souvent de recevoir aussi des conseils ».
Il suit de là que la charité « ne s'enfle point » ; elle ne pousse aucun homme « à avoir de lui-même une plus haute opinion qu'il ne doit », mais elle lui donne des sentiments modestes et abaisse même son âme jusque dans la poussière ; elle détruit toute présomption qui engendre l'orgueil, et nous donne de la joie de n'être rien, d'être petits et méprisables, les moindres de tous, les serviteurs de tous. Ceux qui s'aiment réciproquement, d'une affection tendre et fraternelle, se préviennent les uns les autres par honneur. Ceux qui sont unis par une même affection, « estiment les autres, par humilité, plus excellents qu'eux-mêmes ».
« Elle n'est point malhonnête », elle n'offense personne volontairement. Elle « rend à chacun ce qui lui est dû : à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur, l'honneur » ; à tous, a des degrés différents, la civilité, l'affabilité, l'humanité. Elle rend « l'honneur à tout le monde ». Un écrivain moderne définit ce qu'il y a de mieux en fait de bonnes manières, c'est-à-dire la politesse, en disant que c'est un désir continuel de plaire, qui paraît dans toute la conduite. S'il en est ainsi, personne n'est mieux élevé qu'un chrétien aimant toute l'humanité. Car il ne peut que désirer de complaire au prochain « pour le bien et pour l'édification » ; et ce désir ne peut être caché, il se montre nécessairement dans tous ses rapports avec tous les hommes, car sa charité est sans hypocrisie ; elle se montre dans toutes ses actions et tous ses discours ; elle le force même, mais, sans hypocrisie, « à se faire tout à tous, afin d'en sauver au moins quelques-uns ».
Et en se faisant tout à tous, la charité « ne cherche pas son propre intérêt ». En s'efforçant de plaire à tous les hommes, celui qui aime l'humanité n'a nullement en vue son avantage temporel à lui. Il ne désire « ni l'argent, ni l'or, ni les vêtements de personne » ; il ne veut que le salut des âmes. On pourrait même dire que, dans un sens, il ne cherche pas non plus son avantage spirituel ; car, tandis que toutes ses facultés sont employées pour sauver les âmes de la mort, il s'oublie pour ainsi dire lui-même. Il ne pense pas à lui-même, tant ce zèle pour la gloire de Dieu le dévore. Et même, il semble parfois, par un excès d'amour, s'abandonner corps et âme et s'écrier avec Moïse : « Hélas ! je te prie, ce peuple a commis un grand péché ; mais maintenant pardonne-leur leur péché ou efface-moi maintenant de ton livre que tu as écrit (Ex 32 : 31,32) ; » ou avec saint Paul : « Je désirerais moi-même d'être anathème à cause de Christ, pour mes frères, qui sont mes parents selon la chair (Ro 9 : 3) ».
Il n'est pas étonnant, qu'un tel amour ne s'aigrisse point. Les paroles de saint Paul sont absolues ; « la charité ne s'aigrit point », elle n'est désobligeant | |||||